Depuis le début de la semaine dernière, les images des célébrités se rendant au Met Gala, l’événement annuel qui marque le début de l’exposition de mode du musée new-yorkais, sont omniprésentes. Le thème de cette année était Karl Lagerfeld, et la soirée, souvent plus connue pour ses costumes extravagants que pour ses tenues habillées, a vu des pop stars comme Jared Leto revêtir des tenues inspirées du chat adoré du célèbre couturier.

Certains peuvent trouver cela grotesque, mais ceux qui connaissent l’humour de Lagerfeld savent que, de là où il est, il a probablement trouvé cela très amusant. Cependant, cette parade mondaine ne doit pas faire oublier la remarquable exposition conçue par Andrew Bolton, commissaire du Costume Center Anna Wintour. Il est en effet le premier à entreprendre de documenter la carrière de Lagerfeld, un créateur qui a toujours refusé l’idée d’une rétrospective de son vivant. Bolton a déclaré que Lagerfeld était fier de montrer son travail, mais qu’il ne voulait pas d’une rétrospective qui soulignerait sa mortalité.
Lagerfeld est décédé le 19 février 2019, et l’exposition “Karl Lagerfeld : A Line in Beauty” permet maintenant de découvrir l’œuvre de ce créateur qui a travaillé pendant soixante-cinq ans pour certaines des plus grandes marques de mode.
Le commissaire Andrew Bolton a conçu l’exposition pour être un essai qui a pour point de départ la pratique du dessin de Karl Lagerfeld. Contrairement aux autres couturiers, le dessin était pour Lagerfeld un moyen et une fin en soi, explique Bolton. Lorsqu’il a assisté à l’hommage rendu au Grand Palais en 2019, quatre mois après la disparition de Lagerfeld, Bolton a été ému devant une vidéo de Loïc Prigent qui montrait comment le couturier communiquait avec les premières d’atelier par ses dessins. Il a donc décidé de raconter cette histoire unique de relation de travail basée sur des croquis, à la croisée du dessin technique et de l’illustration de mode. Pour ce faire, Bolton a demandé à Prigent de filmer une première d’atelier des quatre maisons les plus importantes pour lesquelles Lagerfeld a travaillé : Chanel, Fendi, Chloé et Karl Lagerfeld. Les vidéos projetées au-dessus des tenues emblématiques de chaque marque montrent les petites dames qui comprenaient le langage secret de ses croquis et les traduisaient en vêtements 3D. Elles partagent leurs anecdotes et témoignent unanimement du génie de Lagerfeld, tout en se plaignant de ses retards légendaires.

Une vidéo remontée spécialement pour l’exposition montre Karl Lagerfeld en train de dessiner avec ses feutres Posca, une activité quotidienne qu’il pratiquait à son bureau, jonché de papiers et immortalisé dans une célèbre photographie d’Annie Leibovitz en 2018. Le bureau, conçu par le designer Martin Szekely, est présenté au début de l’exposition et est recouvert cette fois-ci de strates de livres et de documents sélectionnés dans la bibliothèque personnelle de Lagerfeld. Cette bibliothèque est notamment composée de beaux livres sur Tadao Ando, l’architecte qui a conçu la scénographie de l’exposition.
La scénographie, hautement complexe, est une réussite : les mannequins statiques, fabriqués par la manufacture italienne Bonaveri, sont répartis dans une dizaine de galeries, faisant face les uns aux autres avec des coiffures crantées ou tirées, incarnant ainsi la dualité des thèmes abordés : masculin-féminin, romantique-militaire, historique-futuriste, figuratif-abstrait, etc. Cette dichotomie s’inspire de la théorie de la « Line of Beauty » du peintre et écrivain anglais William Hogarth, qui opposait au XVIIIe siècle la ligne courbe en S, signifiant la vivacité et l’activité, à la ligne droite exprimant la stase et la mort. Ici, il s’agit plutôt de montrer la tension entre le décoratif et le minimalisme, entre le romantisme et le modernisme, à travers plus de 150 robes, tailleurs et manteaux, principalement issus de la maison Chanel, mais aussi des archives de Fendi, sa plus longue collaboration avec une marque (54 ans), de Chloé et de sa propre marque, Karl Lagerfeld.
Les silhouettes présentées dans cette exposition révèlent une intemporalité et une sophistication folles, sans le décorum du défilé ou de la boutique, et sans référence à la pop culture pourtant chère à Karl Lagerfeld. Consacrer une exposition monographique à un créateur est rare, et Karl Lagerfeld est indiscutablement l’un de ceux qui ont changé le cours de l’histoire de la mode. Bien qu’on l’ait longtemps comparé à Yves Saint Laurent sans lui accorder la même aura de couturier ou d’artiste, ces merveilles des années 1950 à 2019 réhabilitent le polymathe. Karl Lagerfeld n’a peut-être pas conçu un “look” tel que Christian Dior, un vêtement iconique comme le tailleur Chanel de Coco Chanel ou le smoking de Saint Laurent, mais il a créé un lexique de design très spécifique et une silhouette à la Oskar Schlemmer, en cultivant certaines obsessions anatomiques. Cette exposition a pour objectif de faire connaître Karl Lagerfeld à travers son travail, qui a finalement été éclipsé par lui, à cause de lui.

Dans l’une des dernières salles, une installation composée de dizaines d’iPhone diffuse une courte vidéo inédite de Lagerfeld en train de rire, alternant avec certains de ses célèbres aphorismes, tels que : “Je dis toujours ce que je pense. Et même ce que je ne pense pas.” Cela a été considéré comme un crime de lèse-majesté pour certains Américains soucieux de la justice sociale, où des articles ont été publiés régulièrement depuis que le Met a annoncé l’exposition il y a quelques mois, énumérant les pires déclarations de Lagerfeld. En particulier, ses commentaires sur le fait que la prévalence de l’obésité dans le monde est plus préoccupante que la minceur des mannequins. Aux yeux des Américains, qui vivent dans un pays où Coca-Cola est roi, cette prise de position est difficile à accepter.

Andrew Bolton a évité de tomber dans cet écueil en évoquant le personnage de Karl Lagerfeld, avec sa panoplie et ses provocations, seulement en fin d’exposition. Il espère ainsi que ceux qui viendront avec des idées préconçues repartiront avec un avis différent, mais il ne pense pas que l’on doive séparer l’homme de l’artiste. Le rôle de l’exposition n’est pas de justifier les déclarations offensantes de Karl Lagerfeld, mais plutôt de présenter son travail. Certaines personnes peuvent être offensées par certaines choses qu’il a dites, mais admettent qu’il était un génie en son domaine. Karl Lagerfeld était un homme imparfait, mais qui a touché le cœur de beaucoup de gens et était gentil et généreux. Andrew Bolton croit aussi au pardon.